CHAPITRE TRENTE ET UN
« Vous vouliez me voir, milady ?
— Oui. » La baronne de Méduse leva les yeux et fit signe à Grégor O’Shaughnessy d’entrer dans son bureau. « Je craignais que vous n’ayez déjà quitté la résidence, ajouta-t-elle comme il obéissait et prenait possession de son fauteuil favori.
— Ambrose a appelé pour dire qu’il était coincé au milieu d’une réunion d’analyse forcée. Nous avons reculé notre rendez-vous de deux heures.
— Il est possible que vous n’y alliez pas du tout. » O’Shaughnessy dressa l’oreille au ton du gouverneur, qui eut un sourire évoquant une grimace en voyant se hausser les sourcils de son visiteur.
« Dois-je en conclure qu’il y a eu de nouveaux événements, milady ? demanda-t-il au bout d’un moment ?
— Plutôt un nouveau rebondissement dans un événement qui nous inquiétait déjà, répondit Méduse. Je viens de recevoir une communication officielle d’Alesta Cardot.
— Ah ? » O’Shaughnessy fronça le sourcil. « Cela aurait-il un rapport avec ce qui se passe en Péquod, milady ?
— C’est ce qui m’a toujours plus chez vous, Grégor, dit la baronne avec un authentique amusement. Vous êtes vif.
— Un talent naturel, milady. » Il sourit brièvement puis redevint sérieux. « Et qu’a donc à dire le nouveau ministre des Affaires étrangères de Nouvelle-Toscane à propos de ses agressifs et bruyants capitaines marchands ?
— Assez curieusement, elle n’a rien à dire de ses capitaines. En revanche, elle a beaucoup à dire de la conduite de notre personnel spatial.
— Pourquoi n’en suis-je pas surpris ? » murmura O’Shaughnessy. Il se cala au fond de son siège et posa les avant-bras sur les accoudoirs, tapotant des doigts tout en réfléchissant.
Méduse le laissa faire quelques secondes. Lorsqu’il y travaillait vraiment, il pouvait être exaspérant. Malgré ses plus grands efforts, sa tendance naturelle à l’arrogance intellectuelle lui échappait de temps à autre, et il lui était arrivé de traiter ses collègues avec une patience dédaigneuse aisément prise pour de la condescendance, quoiqu’il ne parût pas s’en rendre compte. Il y avait aussi des moments où la condescendance se changeait en un sentiment bien plus vilain s’il estimait que l’objet de son ire se montrait particulièrement stupide en ne comprenant pas ce qu’il disait. Toutefois, il possédait des qualités impressionnantes pour contrebalancer ces petits défauts de caractère. D’une part, il était une honnêteté intellectuelle impitoyable. D’autre part, il était toujours prêt à admettre qu’il avait fait une erreur si on le lui démontrait et, aussi cinglant qu’il se fût montré durant le débat ayant conduit à cette démonstration, il n’en voulait pas à son contradicteur d’avoir eu raison. En outre, il était très, très intelligent.
« J’imagine que, selon Cardot, le capitaine Denton et ses subordonnés ne sont pas juste des éléments incontrôlés ? demanda-t-il au bout d’un moment.
— Au contraire, répondit Méduse, elle a pris exactement le parti de dire qu’ils en sont. En fait, elle l’a pris de manière si élaborée que nul ne peut ignorer qu’elle considère cela comme une fiction diplomatique polie, offerte afin que nous nous en servions de feuille de vigne politique. Aux accents de sa note, il est clair qu’elle nous laisse une porte de sortie : désavouer et réprimander Denton, prouvant que nous n’avons jamais autorisé, et encore moins ordonné, une telle « politique de harcèlement systématique des vaisseaux marchands néo-toscans qui poursuivent paisiblement des intérêts commerciaux légitimes ».
— Elle a vraiment écrit ça ? s’étonna O’Shaughnessy, avant de cligner des yeux devant le hochement de tête de la baronne. Eh bien, quoi qu’ils mijotent, ce n’est pas la subtilité qui les étouffe, hein ?
— Non, et ça m’inquiète », admit dame Estelle. Elle se prit l’arête du nez entre le pouce et l’index de la main droite. « C’est à peu près aussi subtil que de balancer une brique dans une devanture pendant les heures de bureau. Oh… (elle lâcha son nez et agita la main) toute la diplomatie convenable est en place. Du reste, par certains côtés, c’est un message composé avec beaucoup de soin. Mais je doute qu’aucun observateur vraiment impartial manque de remarquer qu’elle bâtit un roman conçu pour justifier toute action hostile de la Nouvelle-Toscane par la légitime défense.
— Comment a-t-elle présenté ça exactement, milady ?
— Pour l’essentiel, il s’agit d’une protestation officielle : le capitaine Denton – et, apparemment, tout l’équipage du HMS Reprise – aurait systématiquement insulté, bloqué et harcelé les vaisseaux marchands néo-toscans menant leurs affaires légales dans le système de Péquod. Elle a énuméré tous les incidents rapportés par Denton et en a ajouté quelques-uns. Au moins deux se sont produits – d’après elle – après l’envoi de la dépêche du capitaine à l’amiral Khumalo, ce qui explique pourquoi nous n’en avons pas entendu parler. Les autres, toutefois… (elle secoua la tête) les autres, Grégor, donnent vraiment l’impression d’avoir été fabriqués de toutes pièces. J’ai le sentiment très net qu’ils ne se sont jamais produits.
— Des rencontres fictives cachées au milieu des vraies, vous voulez dire ?
— Exactement. » L’expression de Méduse était grave. « Il semble que les Néo-Toscans aient aussi enregistré les visites officielles de nos militaires à leur bord. Selon eux, il « se trouve » qu’ils disposent d’images pour une poignée d’inspections. Nul n’a réalisé ces enregistrements exprès, vous le comprenez bien : que les systèmes internes des vaisseaux concernés aient été branchés au bon moment est une pure coïncidence. À l’évidence, ils ont épluché ces enregistrements avec soin pour choisir ceux que Cardot a joints à son message, et je ne doute pas un instant que les répliques de nos militaires aient été sorties de leur contexte avec encore plus de soin, mais le fait est qu’ils disposent d’images. Raison pour laquelle je trouve si gênante l’idée des incidents fictifs. Ils savent forcément qu’on se rendra compte qu’ils mentent à propos de ces… épisodes, alors qui sont-ils destinés à impressionner ? Un troisième larron, à n’en pas douter, ce qui explique aussi, selon moi, les images qu’ils présentent : vous savez à quel point, pour certaines personnes, n’importe quelles images apportent du crédit même aux accusations les plus ridicules.
— Certaines personnes étant en l’occurrence la Sécurité aux frontières ?
— C’est ce que je crains, admit-elle. Et je crains encore plus que les Néo-Toscans n’aient pas trouvé cette idée, quelle qu’elle soit exactement, tout seuls.
— Vous croyez que ça pourrait être un coup de Manpower ? » demanda O’Shaughnessy en se rappelant une certaine conversation au bord de la mer avec Ambrose Chandler.
Méduse haussa les épaules, insatisfaite.
« Je n’en sais rien. Si c’est le cas, ils ont fait sacrément vite. Même en supposant que la Nouvelle-Toscane se soit trouvée là comme un fruit mûr, prête à tomber droit entre leurs mains, comment diable ont-ils pu mettre ça au point aussi vite ? Et, au nom du ciel, comment même la société Manpower a-t-elle pu trouver le chutzpah de fomenter une manœuvre-pareille après les baffes qu’elle a reçues en Monica ? » Elle secoua la tête. « Ce que devraient faire les Mesans, c’est baisser la tête et attendre que l’affaire se tasse, pas jouer avec les allumettes dans une poudrière qui pourrait encore leur péter au nez. Et, même en les supposant trop bêtes pour s’en rendre compte, je ne vois pas comment ils auraient pu organiser tout ça si rapidement. Il y a trois cent soixante-cinq années-lumière entre Mesa et la Nouvelle-Toscane. Même pour un messager, c’est un voyage de quarante-cinq jours, aller simple, et il s’est écoulé à peine trois mois depuis l’assassinat de l’amiral Webster. Tant qu’on y est, il s’en est écoulé à peine cinq depuis la bataille de Monica. Avec un circuit de communication de trois mois, comment auraient-ils pu mettre en branle aussi rapidement un truc pareil ?
— À moins qu’ils n’aient envisagé l’angle néo-toscan depuis le début, milady, dit lentement O’Shaughnessy, pensif. Croyez-vous qu’Andrieaux Yvernau ait tenté de saboter l’Assemblée constituante dès le départ ?
— Non. » Méduse secoua à nouveau la tête, encore plus fermement. « Je suis convaincue qu’Yvernau est bien le parfait imbécile qu’il donne l’impression d’être. Par ailleurs, je ne crois pas que les oligarques néo-toscans accepteraient de travailler la main dans la main avec une Nordbrandt. Ni même avec un Westman, d’ailleurs ! Ils auraient trop peur du danger que représenterait l’exemple terroriste pour leur situation locale.
— On a pu les utiliser, fit remarquer l’analyste. Vous avez raison : ils n’auraient pas travaillé de leur plein gré avec quelqu’un comme Nordbrandt, mais, s’ils ne savaient pas qu’ils le faisaient, tout comme Westman l’ignorait, nos paramètres se modifient.
— J’imagine que c’est vaguement possible. » La baronne faisait pivoter son siège de droite et de gauche, tout en se mordillant la lèvre inférieure. « Mais je trouve ça improbable. D’une part, je ne crois pas Yvernau assez subtil ni assez malin pour avoir délibérément présenté une plateforme sur laquelle bondiraient les oligarques les plus réactionnaires de l’amas. Or vous savez qu’il l’a fait. Si ses véritables ordres avaient été de saboter l’Assemblée, il se serait montré plus agressif dès le début au lieu d’essayer de contrôler la rédaction de la Constitution. Et, ne nous voilons pas la face, ses exigences étaient bien moins extrémistes que celles de Tonkovic. S’il avait voulu tuer l’Assemblée, pourquoi ne pas s’engager sous sa bannière à elle ? Pourquoi présenter son propre texte plus modéré, donc plus susceptible d’être adopté ?
— Je crains que vous n’ayez raison, soupira O’Shaughnessy. Il lui aurait fallu être beaucoup plus intelligent qu’il ne l’est pour chercher à faire échouer l’Assemblée d’une manière aussi détournée. À moins que quelqu’un d’autre n’ait tiré ses ficelles.
— Ce qui nous ramène aux contraintes de temps, remarqua la baronne. On ne peut pas faire transiter des informations sur des distances interstellaires assez vite pour réussir aisément un coup pareil. Par ailleurs, si la Nouvelle-Toscane faisait partie du plan d’origine, pourquoi tentait-elle à toute force de se dégager une place devant la mangeoire ? Il ne fait aucun doute que la plupart des oligarques néo-toscans voulaient remplir leur bol de riz quand le Royaume stellaire commencerait d’investir dans l’amas. Voilà pourquoi ils ont soutenu l’annexion au départ, jusqu’à comprendre qu’ils risquaient de perdre le contrôle politique de leur monde si elle avait lieu selon les termes de Sa Majesté et non les leurs.
— Alors ils sont peut-être juste assez furieux de ne pas avoir rempli leur bol pour faire ça tout seuls, en fait, dit l’analyste avec un haussement d’épaules.
— Non. Henri a raison là-dessus. Yvernau est peut-être un imbécile – c’est sûrement un imbécile – mais il y a sans nul doute sur sa planète et au sein de son gouvernement des gens dont le QI est supérieur à celui d’un pruneau au jus. À présent, ces gens-là devraient au moins se rendre compte que Manpower les a utilisés, comme vous dites. Et je pense qu’ils renonceraient au soutien de quiconque a armé Nordbrandt. D’ailleurs, avec cet exemple pour agiter leurs classes populaires, ils n’auraient vraiment, vraiment pas envie de nous fâcher. Sauf s’ils estimaient disposer d’un soutien puissant – assez pour nous empêcher d’exercer sur eux des représailles et les aider à garder la botte sur la nuque de leurs classes populaires – quelque part.
— Quelque part de plus près que Mesa. C’est ce que vous suggérez vraiment, milady, n’est-ce pas ?
— Oui, admit Méduse avec une grimace. Meyers est plus proche de la Nouvelle-Toscane que Mesa, et la Sécurité aux frontières dispose de plus de ressources que Manpower. Elle possède aussi, j’en ai peur, une expérience déprimante du maintien au pouvoir de régimes peu recommandables par la répression impitoyable de l’opposition locale. Cela pourrait la rendre plus sympathique à la Nouvelle-Toscane que notre propre exemple. Sans oublier qu’elle est bien plus au fait des systèmes stellaires du Quadrant et des alentours que ne pourrait l’être Manpower. Tout ce qu’Amandine Corvisart a découvert en Monica suggère que la DSF a organisé l’accord entre Manpower et Jessyk & Co., d’une part, et des gens comme Nordbrandt ou le président Tyler d’autre part. Je ne vois pas pourquoi on supposerait le commissaire Verrochio incapable d’organiser des marchés pour son propre compte s’il le décidait. Et si quelqu’un est encore plus exaspéré que Manpower par la manière dont Terekhov a pulvérisé l’opération Monica, c’est bien Lorcan Verrochio.
— C’est une idée déplaisante », admit O’Shaughnessy en plissant les lèvres, pensif. Puis il secoua la tête. « C’est une idée déplaisante, et il est possible que vous teniez quelque chose, milady, mais je viens de réaliser qu’une bonne partie des contraintes temporelles que vous évoquiez pour Mesa valent pour Verrochio. Le temps de transit d’un messager entre Meyers et la Nouvelle-Toscane ne serait inférieur que d’une semaine T à ce qu’il serait depuis Mesa. Ça n’économise que quinze jours T sur l’aller-retour.
— Je vous l’accorde. Mais les cadres de Manpower n’auraient sans doute pas commencé à renifler autour de la Nouvelle-Toscane avant l’assassinat du général Webster et n’auraient donc même pas eu le temps de suggérer une alliance aux Néo-Toscans avant que ces derniers ne commencent à manufacturer leurs incidents. En revanche, si c’est Verrochio qui a commencé, et au moment même où il a appris le retour de flammes de Monica, il a pu procéder à deux échanges de messages avant le premier incident en Péquod. Même en supposant que les gens de Manpower aient commencé juste au même moment, ils n’auraient pu organiser qu’un aller-retour et demi dans le même temps. Par ailleurs, contrairement aux Mesans, Verrochio n’a pas besoin d’un délai supplémentaire pour se synchroniser avec la DSF : dans ce coin de l’espace, la DSF, c’est lui.
— J’admets votre logique, dit O’Shaughnessy, mais, avec tout le respect que je vous dois, milady, à ce stade, nous ne faisons que spéculer. Nous n’avons pas assez d’informations pour effectuer une analyse valable, et l’un de mes premiers principes est…
— Que si on commence à spéculer trop tôt, avec trop peu d’éléments, on s’expose à faire entrer toutes les informations subséquentes dans les hypothèses initiales, coupa Méduse avant de lui lancer un sourire de garnement. Vous voyez ? Je vous écoute, Grégor.
— En effet, milady, répondit-il, légèrement réprobateur.
— En fait, ce que je voulais surtout, c’était vous faire part des informations dont je dispose et de la direction dans laquelle m’entraînent mes pensées avant que nous ne nous réunissions avec Khumalo et Chandler. Je ne compte pas du tout sur vous pour m’aider à leur imposer mon point de vue mais je me suis dit qu’il ne ferait pas de mal de mettre votre cerveau au travail sur les infos. »
Comme il hochait la tête pour signaler qu’il comprenait, elle consulta l’horloge affichée au coin de l’écran de son bureau.
« Et, en parlant de notre réunion avec Khumalo et Chandler, nous n’avons plus qu’une heure et demie pour nous y préparer. »
« L’un dans l’autre, madame le gouverneur, dit Augustus Khumalo, trois heures plus tard, je suis assez nettement d’accord avec vous.
— Vraiment ? » Méduse lui sourit. « À l’heure qu’il est, Augustus, je ne suis plus très sûre de savoir avec quoi vous êtes d’accord ! J’ai tourné ça dans ma tête si souvent que j’ai à moitié peur d’avoir oublié mes propres théories.
— Oui, j’ai remarqué que vous étiez facilement distraite, milady, rétorqua l’amiral avec une décontraction que ni lui ni la baronne n’auraient prévue quelques mois T plus tôt. Permettez-moi de résumer. En premier lieu, je pense que nous sommes tous d’accord pour considérer les soupçons de monsieur Krietzmann, le ministre de la Guerre, quant à la Nouvelle-Toscane comme parfaitement fondés. Nous le sommes aussi pour estimer que les Néo-Toscans n’auraient pas agi ainsi sans l’assurance d’un soutien susceptible de neutraliser les représailles que nous pourrions vouloir leur infliger. Et qu’ils ne se seraient pas donné la peine de fabriquer leurs prétendus incidents s’ils n’avaient pas l’intention de s’en servir comme pièces à conviction, au moins devant le tribunal de l’opinion publique.
— Et on peut ajouter que notre querelle avec la République de Havre à propos de la correspondance d’avant-guerre joue sans doute un rôle dans l’esprit de quiconque a conçu l’opération », ajouta Amandine Corvisart.
Sir Anthony Langtry, le ministre des Affaires étrangères du Royaume stellaire de Manticore, occupait la même charge pour l’Empire stellaire de Manticore, puisque la politique étrangère était un des domaines réservés au gouvernement impérial, à l’exclusion des autorités locales. Corvisart étant depuis des années une des principales médiatrices du ministère des Affaires étrangères, on lui avait confié la patate chaude que représentait l’invasion non autorisée du système de Monica par Aivars Terekhov. Quand l’ordre de rentrer au terminus de Lynx avait atteint les croiseurs de combat de Quentin O’Malley, elle aussi avait reçu de nouvelles instructions : un des messagers d’O’Malley avait fait un petit détour par Fuseau, le temps de l’y déposer, et le gouverneur impérial était ravi de sa présence.
« C’est une bonne remarque, Amandine, dit Méduse. Et qui ne m’était pas venue, je dois l’avouer, alors qu’elle l’aurait dû. Les accusations et contre-accusations qui ont volé entre Arrivée et La Nouvelle-Paris vont trouver un écho dans toute dispute avec la Nouvelle-Toscane, n’est-ce pas ?
— Pour les Solariens, oui, milady, admit Corvisart. À l’heure actuelle, aux yeux d’un observateur solarien, les eaux diplomatiques sont affreusement troubles. Pourquoi nous croirait-on, nous, plutôt que la Nouvelle-Toscane, en cas de nouvel imbroglio ? Surtout si les Néo-Toscans produisent des images susceptibles de soi-disant prouver leurs allégations. Je doute que quiconque soit très impressionné par leurs « preuves », mais ça n’a pas vraiment d’importance. Et voyez la situation du point de vue de Verrochio. S’il réussit à soigner son approche, nous devenons les méchants de l’histoire… ce qui confirme les soupçons solariens quant à nos tendances « impérialistes », que les atrocités de Nordbrandt s’employaient à attiser. En outre, s’il donne l’impression de galoper à la rescousse sur son blanc destrier – et, cette fois-ci, il aura soin d’expliquer à toute la Galaxie qu’il s’agit d’un incident indépendant, mettant en jeu une nation à l’innocence évidente –, toutes les conséquences de Monica deviendront suspectes par contrecoup.
— Ce qui le réhabiliterait dans la presse solarienne, ajouta O’Shaughnessy en hochant lentement la tête.
— Et lui procurerait le grand plaisir de nous planter une banderille dans l’œil, fit aigrement Khumalo.
— Ne nous laissons pas emporter par une théorie du complot, dit Méduse avec fermeté. Comme me l’a fait remarquer Grégor tout à l’heure, nous ne disposons pas encore d’assez d’informations pour justifier des conclusions définitives.
— Eh bien, si nous pouvons en obtenir plus, milady, je pense que nous devrions le faire, intervint Ambrose Chandler avec un sourire en coin.
— Je suis d’accord avec le capitaine Chandler, dit Corvisart. Toutefois, n’oublions pas que, si quelqu’un cherche à manipuler la situation – et nous – afin de nous mettre dans une position délicate, nous ne pourrions sans doute rien faire de pire que nous montrer trop actifs avant d’obtenir les informations en question. Il me semble que c’est un de ces cas où le mieux est de ne rien faire du tout avant d’assembler davantage de pièces du puzzle.
— Vous voulez dire ne pas répondre officiellement au message de Cardot ? demanda Khumalo, l’air assez insatisfait.
— Oui, amiral. Je ne suggère pas que nous restions inactifs sur d’autres fronts – comme essayer d’obtenir les informations du capitaine Chandler. J’estime juste que fournir à la Nouvelle-Toscane une réponse officielle qu’on pourrait sortir de son contexte ou retourner serait une erreur.
— C’est très sensé, admit Méduse. Ce qui nous laisse une décision à prendre quant à la manière de rassembler les renseignements nécessaires. Quelqu’un a une suggestion ?
— Ma première idée serait d’envoyer en Péquod un officier plus gradé que le capitaine Denton, milady, dit Khumalo après réflexion. Attention, je ne critique en rien sa conduite. Je pense au contraire qu’il a remarquablement bien géré la situation. Mais il n’est que capitaine de frégate et le Reprise n’est qu’un contre-torpilleur – et qui commence à avoir de la bouteille. La situation n’est pas la même qu’en Faille, quand nous avons envoyé l’Hexapuma… (il lança un sourire malicieux à Méduse) car nous n’avions pas à nous inquiéter de la réaction du gouvernement local : nous pouvions donc nous permettre de n’envoyer que ce qui était nécessaire à la tâche du moment. Dans un sens, je regrette que nous n’ayons pas accordé à Péquod une priorité plus grande quand nous avons commencé à distribuer les BAL, mais c’est un système bien moins exposé que certains autres, comme Nuncio ou Howard, et il est tout à fait capable de procéder seul à ses inspections douanières, même compte tenu de l’accroissement de la circulation dans la région. Le Reprise s’y trouve surtout comme témoignage du soutien impérial aux autochtones. »
Méduse hocha la tête. Quoique le déploiement des BAL dans le Quadrant fût jugé primordial, il ne pouvait s’effectuer d’un coup. Le problème n’était pas seulement le nombre de PBAL nécessaires pour les transporter jusqu’à leur nouveau poste mais aussi celui des vaisseaux dépôts qui devaient les entretenir après leur arrivée. L’Amirauté fournissait aussi vite que possible des reconversions en dépôts, et le cartel Hauptman commençait à livrer des bases de dépôt modulaires, conçues pour un déploiement indépendant après avoir été transportées à leur poste dans des cales de cargos standard et assemblées sur place. Tout cela prenait néanmoins du temps, aussi Khumalo et Krietzmann avaient-ils choisi de couvrir d’abord les secteurs les plus exposés. Péquod était assez proche de l’Union commerciale de Rembrandt pour que les systèmes membres y envoient des vaisseaux de leurs flottes – considérablement plus puissantes que celles des autres systèmes stellaires du Talbot – afin d’aider à le défendre en cas d’urgence, ce qui lui avait attribué une priorité bien plus faible dans le projet de déploiement initial.
« Je pense toutefois qu’il serait bon d’envoyer là-bas au moins un capitaine de la Liste pour soulager Denton et bien faire comprendre aux Néo-Toscans que nous savons qu’ils mentent et n’avons pas l’intention de les laisser s’en tirer comme ça.
— Je suis d’accord, dit Méduse après réflexion. En supposant que nous fassions cela, qui enverriez-vous, amiral ?
— À brûle-pourpoint, je dirais : un des Victoires du commodore Onasis, répondit Khumalo. Pas Onasis elle-même, en revanche : non seulement cela me priverait de sa présence s’il arrivait quelque chose mais elle serait aussi trop gradée, à mon sens. Nous voulons prouver notre résolution, pas suggérer que nous avons peur. »
Méduse hocha la tête, le front plissé. Les événements des sept derniers mois avaient donné de l’assurance à Khumalo et elle reconnaissait qu’il avait déjà fait preuve d’un meilleur instinct politique et diplomatique qu’elle ne l’aurait cru possible au départ.
« Pardonnez-moi, amiral, madame le gouverneur », s’immisça le capitaine Shoupe d’une voix prudente. La baronne et Khumalo se tournèrent tous deux vers le chef d’état-major de l’amiral.
« Oui, capitaine ? fit Méduse.
— Si je puis me permettre, je ne suis pas sûre qu’envoyer un des Victoires du commodore serait une réaction… idéale en ce moment.
— Pourquoi ça, Loretta ? » Il s’agissait d’une véritable question de la part de l’amiral, non d’une rebuffade formulée comme une question, quoique sa subordonnée vînt d’exprimer un désaccord partiel avec une de ses suggestions, se rendit compte le gouverneur.
« Pour deux raisons, monsieur, répondit Shoupe. D’abord, je pense qu’envoyer un vaisseau de la classe d’un Victoire dans un petit système stellaire pauvre comme Job tel que Péquod, pour servir de vedette des douanes améliorée, risque de faire figure de réaction excessive. Vous parliez fort justement de montrer de la résolution sans donner l’impression d’avoir peur. En outre, pour le moment, la division du commodore Onasis est l’unique puissance de feu concentrée dont vous pouvez disposer instantanément. Je ne pense pas qu’en détacher vingt-cinq pour cent avant que nous n’ayons au moins reçu le rapport de l’amiral du Pic-d’Or sur la situation en Monica serait une très bonne idée.
— Hum…» Méduse se gratta le bout du nez puis hocha la tête. « Deux excellentes remarques, capitaine. Mais, si nous n’envoyons pas un croiseur de combat, qu’envoyons-nous ?
— Eh bien, reprit Shoupe après avoir jeté un coup d’œil à son supérieur et reçu la permission muette de continuer, j’aurais tendance à suggérer que nous attendions l’arrivée de la première escadre de Roland, milady. Nous n’en avons encore vu aucun, et je me rends compte que les déploiements prévus sont encore conditionnels, sujets à modifications, mais un Roland est plus gros que bien des croiseurs légers, et je doute que l’Amirauté en choisisse les pachas en tirant des noms dans un chapeau.
— Ce n’est pas une mauvaise idée, Loretta, approuva Khumalo. Ce serait assez gros pour faire comprendre notre point de vue mais, officiellement, ça resterait un contre-torpilleur. Et, comme vous dites, l’amiral Cortez aura choisi les commandants avec soin. Nous n’aurons sûrement pas la chance de récolter un autre Terekhov mais celui qu’on nous enverra sera sans aucun doute de premier ordre.
— Et attendre l’arrivée de nouvelles unités dirait clairement que nous agissons de manière réfléchie, sans nous affoler, ajouta Méduse.
— Sans parler du fait que milady du Pic-d’Or appréciera sans doute que nous ne découpions pas son escadre en petits paquets avant qu’elle revienne ici pour qu’on puisse au moins en discuter avec elle, ajouta Khumalo avec un petit rire. Du moins pas sans un cas de force majeure. »
Le vice-amiral Jessup Blaine tentait de ne pas trop s’ennuyer en épluchant rapports de routine et autres paperasses. Il était agréable de commander une force d’intervention et d’avoir deux escadres complètes de vaisseaux du mur porte-capsules à sa disposition. Et il était très agréable aussi que les croiseurs de combat de Quentin O’Malley fussent revenus de Monica.
Toutefois, c’était également ennuyeux. Le commandant d’une telle force, pour peu qu’il disposât d’un état-major compétent (et c’était le cas de Blaine) n’avait pas grand-chose à faire lorsqu’il montait la garde quelque part, aussi importante que fût la garde en question. Il ne pouvait certes pas aller chercher les ennuis, et le nombre de jeux de guerre et simulations qu’il avait le loisir d’organiser était limité. Les exercices d’attaque des forteresses protégeant le terminus de Lynx, aux deux tiers opérationnelles, se révélaient déjà plus intéressants, et il était impressionné par les capacités des nouvelles constructions. En dehors de cela, toutefois, il n’avait qu’à faire tapisserie, lointaine présence attentive, en regardant son état-major et ses commandants d’escadre ou de vaisseau s’occuper des choses intéressantes : entraîner et administrer leurs commandements.
Oh, arrête de râler, Jessup ! se dit-il sévèrement. Quand tu commandais un vaisseau, tu trouvais que seul ton second s’amusait ; quand tu étais second, tu pensais que c’étaient les chefs de département ; et, quand tu étais chef de département, que c’étaient les officiers sous tes ordres. Ce qui était sans doute assez vrai, quand on y pense.
Ses lèvres s’étirèrent à cette pensée tandis qu’il griffonnait sa signature électronique et apposait l’empreinte de son pouce sur le bloc signature d’un fascinant inventaire de ses vaisseaux de radoub en manière d’émetteurs de rechange pour grappes laser. La raison précise pour laquelle sa signature était requise sur ce papier-là relevait des petits mystères de l’existence.
Je parie que l’amiral d’Orville, lui, n’a pas à signer des inventaires de pièces détachées. Blaine tirait de cette pensée une certaine satisfaction perverse. Il doit avoir un petit sous-fifre d’état-major planqué dans les profondeurs de son vaisseau amiral pour s’occuper de ces choses-là. Et il a bien raison. D’ailleurs, il faudrait que je jette un coup d’œil autour de moi et que je trouve quelqu’un sur qui me décharger de…
Le cours de ses pensées s’interrompit quand, de manière tout à fait inattendue, une icône à l’éclat cru se mit soudain à clignoter dans un angle de son écran. Il la fixa l’espace d’un ou deux battements de cœur. Cette icône-là, durant toute sa carrière spatiale, il ne l’avait jamais vue en dehors d’un exercice, remarqua un petit coin de son cerveau. Puis sa main fila vers la touche d’acceptation de l’appel.
« Blaine ! » lâcha-t-il comme l’officier de communications de quart sur son vaisseau amiral apparaissait sur le visuel. La femme qui lui rendait son regard paraissait absurdement jeune pour son grade de lieutenant, et ce jeune visage était blanc comme un linge.
« Pardon de vous déranger, amiral ! dit-elle, parlant vite au point d’avaler ses mots. On vient de recevoir un message prioritaire de l’Amirauté. C’est un code Zoulou, monsieur ! »
Blaine sentit son souffle se figer dans sa poitrine. Elle devait se tromper, insistait une partie de son esprit. Ou alors il avait mal compris. En usage spatial, le code Zoulou n’avait qu’une seule signification : invasion imminente. Mais personne, pas même les Havriens, ne serait assez fou pour affronter les défenses du système mère de Manticore.
« Dispose-t-on d’une estimation des forces ennemies, lieutenant ? »
Il fut abasourdi du calme de sa voix. Ce n’était pourtant pas qu’il se sentît très calme. En fait, se rendit-il vaguement compte, c’était une réaction à l’expression de la jeune femme et à la tension qui crépitait juste sous la surface de sa voix, comme un câble d’alimentation victime d’un court-circuit.
« Oui, monsieur. » Elle prit une longue inspiration et, malgré tout, Blaine éprouva une pointe d’amusement devant sa réaction instinctive à son propre ton apaisant. Cet amusement, toutefois, ne dura pas longtemps. « La première estimation de l’Amirauté est un minimum de trois cents vaisseaux du mur, monsieur, reprit la jeune femme. La projection de trajectoire initiale montre qu’ils se dirigent droit vers Sphinx par la voie la plus rapide. »
Blaine crut recevoir un coup de poing au ventre. Trois cents vaisseaux du mur ? C’était… c’était démentiel. Thomas Theisman, ministre de la Guerre de la République de Havre, avait toujours refusé d’exposer les hommes et femmes sous ses ordres à des offensives suicides telles qu’en avait naguère exigé d’eux le Comité de salut public.
Mais peut-être n’est-ce pas une attaque suicide, songea Blaine, tandis qu’un vent glacial soufflait sur la moelle de ses os. Trois cents vaisseaux du mur… tractant sans doute un maximum de capsules… et, avec d’Orville contraint de se positionner pour couvrir le nœud, ainsi que…
Nom de Dieu ! comprit-il soudain, froidement. Ça pourrait vraiment fonctionner. Et si c’est le cas…
« Appel immédiat à tous les commandants d’escadre et de division ! s’entendit-il ordonner au lieutenant.
— Bien, monsieur. » La jeune femme éprouvait un évident soulagement de devoir accomplir une tâche familière. « Vous avez le micro, amiral, dit-elle l’instant d’après.
— Mesdames et messieurs, on a besoin de nous à la maison, déclara Blaine. Activez immédiatement le plan opérationnel Retour au foyer. Je veux que vos impulseurs soient en marche et vos vaisseaux en mouvement dans trente minutes. Blaine, terminé. »
Le lieutenant tapa une commande puis releva les yeux vers lui.
« Enregistrement clair, monsieur, confirma-t-elle.
— Attachez-y le texte complet de la dépêche de l’Amirauté, ordonna-t-il.
— Bien, amiral !
— Et ensuite envoyez, lieutenant, envoyez vite. »
Blaine coupa la connexion et, tandis qu’il commençait à taper le numéro de com de son chef d’état-major, assorti du code de priorité d’urgence, ses réflexions concernant les exercices repassèrent dans un coin de son esprit tels des éclairs de chaleur à l’horizon d’un ciel d’été. À tout le moins, ses troupes avaient-elles bien répété le plan Retour au foyer, l’ordre de mouvement pour un retour d’urgence au système mère. Même si nul ne s’était attendu à en avoir besoin.
Comme disait mon père, on n’a jamais besoin des choses importantes… jusqu’au jour où on en a absolument besoin. Marrant. Je l’avais toujours cru trop pessimiste.
« Oui, monsieur ? » Son chef d’état-major apparut sur l’écran, en survêtement, essuyant à l’aide d’une serviette la sueur qui lui coulait sur le front et les joues. Derrière lui, Blaine apercevait un match de basket-ball interrompu.
« Je crains que votre partie ne vienne d’être annulée, Jack, dit-il. Il semble que nous ayons un petit problème. »